Pour Sidonie

IMG_0492Voici deux jours à l’occasion de la fête des Mamies, nous vous proposions de nous envoyer vos plus beaux récits à propos de vos grands-mères. Voici le superbe texte que nous avons reçu sur notre boîte mail lalouvieredynamique@gmail.com, depuis la Belle Province où l’on lit aussi nos histoires louviéroises. Je n’ai pas de mot pour décrire ce que j’ai ressenti à la lecture de cet incroyable portrait écrit dans l’urgence, un dimanche après-midi. Nous n’avons pas résisté à la tentation de le partager avec vous cette semaine, tant il résonne comme un cri d’amour. Un cri d’autant plus fort à trois jours de la Journée Internationale de la femme. Merci, Sandrine, pour cette tranche de vie, cette tranche de passé d’une femme entière. Pour Sidonie… et pour toutes celles qui luttent.

Pour Sidonie« Il neige, il fait froid, et je viens juste de lire ton article sur la Nonna. Alors une fois n’est pas coutume, je viens, pour me réchauffer un peu, te raconter un souvenir, partager un sourire unique, un parfum de fleurs : celui de ma grand-mère Sidonie, Marie-Sidonie. Il me faut la décrire avant de te raconter un peu son histoire : une femme forte, douce, souriante comme une pomme un peu ridée, une peau de pêche, des cheveux blanc comme neige, toujours coquette avec ses tabliers colorés. Elle sentait bon, et on avait toujours envie de se coller dans ses bras rassurants. Quand je mettais mon nez dans son cou, je me sentais, même à 30 ans, comme une enfant que rien ne pouvait atteindre.

IMG_1423Elle était née dans le sud de la France, et son accent mâtiné de patois ne l’a jamais quittée, même lorsque, Alzheimer au dernier degré, elle ne reconnaissait plus personne. Presque plus personne….De temps en temps, une lueur de souvenir traversait sa pupille embrumée par la cataracte de la vie passée, des souvenirs qui s’étaient éloignés d’elle, des prénoms tant de fois prononcés qui ne voulaient plus dire grand chose. Alors, si j’étais là, elle murmurait doucement mon prénom, et en souriant doucement, murmurait : « oh, ma pitchounette, tu es là…. » avant de s’éteindre à nouveau dans le froid glacial de l’oubli et de la solitude de sa mémoire perdue.

Ma grand-mère maternelle a eu 4 enfants. Les deux derniers sont nés pendant la guerre, de pères inconnus. L’histoire familiale restera toujours vague sur le sujet. Il ne faut pas faire un gros effort d’imagination pour construire le scénario classique d’une jeune mère qui se bat pour nourrir ses enfants, dans des villes en cendres. Il y en a eu plus que 4, mais certains n’ont jamais vu le jour. Comme beaucoup de femmes à l’époque, une grossesse de plus signifiait une bouche à nourrir, un enfant en sursis, une vie d’angoisse supplémentaire. Et puis un jour, ce fut l’exode. 

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Comme tant d’autres, elle est partie avec ses enfants sur les routes de France. Sous les bombes, à pieds, se nourrissant comme elle le pouvait et dormant dans les champs, elle a marché, elle a survécu, elle est arrivée en Auvergne avec ses petits, tout petits, puisque ma mère est née en 1939. C’est là qu’un soir, une voisine en larmes, survivante d’un viol, est venue cogner à sa porte, pour lui annoncer qu’elle était enceinte, enceinte de ce viol, de cette terreur, de cette cassure. Et c’est ce jour-là que ma grand-mère, cette guerrière, ma vaillante, pour aider cette jeune femme, est devenue une faiseuse d’anges. De fil en aiguille, sans mauvais jeu de mots, les femmes sont venues cogner à sa porte. Bien sûr, c’était fait avec les moyens du bord.

Mais je sais moi, pour l’avoir si bien connue, qu’aucune femme n’aurait pu mieux tomber, n’aurait pu trouver des mains plus douces, plus solidaires, des mains de soeur et de femme aimante, des mains de mère, de louve, de combattante. Elle a donc eu recours à l’avortement clandestin, au risque de sa vie. Comme tant d’autres, toutes ces femmes qui, pour survivre et pour pouvoir s’occuper de leurs enfants vivants, ont dû choisir de risquer leur vie et de martyriser leur corps à coups d’aiguilles à tricoter et de potions caustiques.

Après les nuits d’horreur, de longs couteaux, des assassins, vint celle de la dénonciation. Ceux-là même qui dénonçaient les Juifs, qui profitaient de la terreur pour s’engraisser, ceux-là l’ont dénoncée à la police. Sous les yeux effarés de ses 4 enfants, ils l’ont emmenée, ils l’ont enfermée, ils l’ont condamnée à la prison, puis à la peine de mort. Ma mère, ses frères et ses soeurs, se sont retrouvés à l’orphelinat, sans avoir le droit de voir Marie-Sidonie. Elle était enfermée en même temps que la dernière femme qui a été assassinée par le gouvernement de Vichy en 1943, Marie-Louise Giraud, accusée de pratiquer des avortements clandestins.

IMG_0489En 1946, De Gaulle, alors président du gouvernement provisoire, a ordonné la grâce de Marie. Plus aucune femme n’a perdu sa tête sous la guillotine. Il lui a sauvé la vie. Elle a pu retrouver ses enfants, et aller travailler à l’usine comme une esclave toute sa vie….Il y avait, chez elle, des portraits et des figurines de De Gaulle partout ! Je n’avais jamais compris pourquoi. Jusqu’au jour où, avec ma mère, nous sommes allées au cinéma voir un film de Chabrol, « Une affaire de femmes », qui raconte l’histoire de Marie-Louise Giraud. Et là, ma mère m’a raconté. Le film avait fait remonter tous les souvenirs à la surface, et les mots sont venus. Plus tard, quand ma grand-mère est tombée malade, j’ai pu, par bribes, lui faire dire… écouter… comprendre… remettre bout-à-bout les morceaux de l’histoire que je te raconte maintenant.

Les choix des femmes sont souvent difficiles à faire. Moi qui, aujourd’hui, suis libre de mon corps, d’avoir des enfants ou pas, de dénoncer les abus, de jouir en puissance et de chanter la gloire d’être une femme, je sais que c’est grâce à elle, cette femme qui était ma grand-mère qui sentait la bonté et qui, malgré l’horreur, a gardé son sourire jusqu’à la fin. C’est pour elle que je te raconte cette histoire, en sa mémoire, avec toute l’admiration que j’ai pour cette femme sublime et humble. »

Sandrine B., Montréal, Canada, dimanche 3 mars 2013.

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